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Le front invisible


Le front invisible, artistes et camoufleurs dans la Marne 1914-1918

« C'est tout de même une guerre bien curieuse. (...) Cette guerre-là, c'est l'orchestration parfaite de tous les moyens de tuer, anciens et modernes. C'est intelligent jusqu'au bout des ongles. C'en est même emmerdant, il n'y a plus d'imprévu. Nous sommes dirigés d'un côté comme de l'autre par des gens de beaucoup de talent. C'est linéaire et sec comme un problème de géométrie. Tant d'obus en tant de temps sur une telle surface, tant d'hommes par mètre et à l'heure fixe en ordre. Tout cela se déclenche mécaniquement. C'est l'abstraction pure, plus pure que la Peinture cubiste "soi-même". Je ne te cache pas ma sympathie pour cette manière-là (...) » (Fernand Léger, Une correspondance de guerre, p. 36).

Tout est dit par Fernand Léger en 1915 : guerre industrielle, tueuse d’hommes (plus de huit millions de morts en quatre ans), moderne avec ses innovations continuelles, la première guerre mondiale marque une rupture à tous les points de vue. Face à ce conflit long, intense, mécanique et impitoyable, de nombreux écrivains et poètes ont voulu témoigner de leur expérience quotidienne de l’horreur et de la souffrance ; peintres et dessinateurs ont apporté, quant à eux, des réponses différentes, selon leur sensibilité, mais qui se caractérisent, à de très rares exceptions près, par l’impossibilité de représenter la guerre dans toutes ses dimensions, « car on a poussé très loin durant cette guerre l’art de l’invisibilité » (Guillaume Apollinaire, « Il y a », poème de Calligrammes).

Le peintre Fernand Léger (1881-1955), mobilisé dés le 1er août, se bat en Argonne, puis en Champagne de janvier à juillet 1917, et demande, en vain, à être versé dans la section de camouflage, tandis que le poète Guillaume Apollinaire (1880-1918) s'engage dés le 5 août 1914 et séjourne dans la Marne d’avril 1915 à mars 1916. L’un et l’autre livrent leur vision de la gravité de l’évènement à travers leurs lettres et leurs œuvres.

À partir de ces deux parcours singuliers, le propos de cette exposition s’attache à évoquer d’une part les représentations du conflit en Champagne par des peintres et dessinateurs, célèbres et inconnus, qu’ils soient originaires de la Marne (Jean-Louis Forain, Robert Antral par exemple) ou non (tels Mathurin Méheut ou Léon Broquet), vision en contrepoint de celle de la « propagande ». La première guerre mondiale a consacré la suprématie de la photographie et du cinéma pour fixer la « vérité » des combats, et a marqué la fin de la grande peinture d’histoire militaire, à la manière des Van der Meulen, Horace Vernet ou Eugène Delacroix ; le ministère de la Guerre, puis celui des Beaux-Arts ont cependant organisé des missions officielles de peintres au front, qui présentent leurs œuvres dans des salons. Parallèlement, les expositions d’œuvres d’artistes mobilisés alimentent le débat sur la nécessité ou non de participer aux combats pour être capable de les représenter dans toute leur vérité insoutenable. En effet, s’il n’est pas possible de peindre dans les tranchées et si les appareils photos, en voie de démocratisation, sont encore relativement coûteux et ne prennent en général que des clichés en noir et blanc, un poilu peut facilement emporter carnets, crayons, pinceaux et peinture pour « croquer » la vie dans les tranchées. C’est ainsi que de nombreux dessins témoignent encore aujourd’hui de la vie quotidienne dans les tranchées, ainsi que des ruines, mais beaucoup moins des combats violents ou des scènes macabres. Par leur diversité, chaque artiste offre, avec plus ou moins de sensibilité, de pudeur ou de cruauté, sa vision de cet effroyable conflit.

D’autre part, une large place est consacrée aux ateliers de camouflage de Châlons-sur-Marne, Épernay et Baye. Une des caractéristiques de la Grande Guerre est qu’il s’agit d’une guerre « enterrée », que l’on ne peut pas observer et dépeindre du haut d’un observatoire. Quelques peintres ont contribué à rendre cette « guerre invisible ». En effet, le camouflage, technique de dissimulation des éléments, naturelle chez certains animaux, est très tôt utilisée dans les guerres, mais devient une véritable arme pendant la première guerre. Sur une idée de Guirand de Scévola et d’Eugène Corbin, une première équipe de camouflage est créée en février 1915. En août suivant, la section de camouflage de l’armée est définitivement organisée : un atelier pour le Groupe d’armée du centre est créé à Châlons-sur-Marne. Installé dans le cirque, il fonctionne jusqu’en décembre 1918, renforcé par un atelier à Épernay, puis un autre dans les usines Grantil à Châlons. L’atelier de Châlons se spécialise dans la fabrication d’observatoires cachés dans de faux arbres, mais le but du camouflage est de rendre invisibles, en particulier pour les avions et zeppelins, toutes les installations militaires : toiles pour couvrir les abris et armements, mannequins pour simuler des attaques, arbres pour cacher des observatoires. Les techniques de peinture des cubistes visant à déstructurer l’espace ou l’objet pour mieux le comprendre, sont alors très largement employées dans un but inverse : effacer les formes. Des artistes de mouvance cubiste, tels qu’André Mare et Dunoyer de Segonzac, sont donc employés dans ces ateliers –mais pas à Châlons-, avec d’autres peintres, comme les Marnais Jean-Louis Forain ou Maurice Taquoy.
 


Composition de la version itinérante de l'exposition

14 calicots, 2 vitrines, 2 grands modules en bois, 1 écran incorporé à l'un des modules.

Contact : Franck Lesjean, service Affaires culturelles, Direction de l'Education, des Loisirs et de la Mobilité.
Messagerie : lesjean.franck@marne.fr